Une souris spatio-temporelle

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Il y a quelques années, j’avais participé à un concours sur le thème “Un bug, un clic, un imprévu et tout bascule”. Avec mon texte, je voulais montrer qu’une erreur n’était pas source que de sérendipité ou de catastrophe : un événement peut aussi être neutre, ou bien à la fois positif et négatif (selon les points de vues), mais pas quelque chose de manichéen.

Cette nouvelle a déjà connu pas mal de versions successives, la première étant totalement incompréhensible d’après mes beta-lecteurs. Un jour je la retravaillerai peut-être en un texte plus long, avec des modifications suggérées par mes amis pour rendre le récit plus clair, mais en attendant voici

Une souris spatio-temporelle


… tifiques, puis nous ne voyons plus rien. Au-delà de l’immense surface vitreuse de notre bulle, pas de supernovæ ni de géantes rouges. Le trou de ver qui nous a transportés n’existe
déjà plus. Mon cœur se serre pour Minkiewicz qui a travaillé si dur mais a dû rester sur Terre, dans cet autre lieu, dans cet autre temps.
Fiona et Minh ont les larmes aux yeux. Que ressent Trevor ? Sans doute pas grand chose.
Après quelques minutes de recueillement quasi-religieux, nous allumons les capteurs. L’écran cartographiant lentement la poussière de fer de l’univers nous hypnotise. Nous retenons notre
souffle à chaque mise à jour des valeurs. Sauf qu’elles sont nulles. Je veux dire que nous ne détectons pas le plus petit nucléon.
– Il devrait en avoir trouvé, là… s’impatiente Minh, grand partisan de la théorie de la stabilité du proton.
– Il n’y a rien ! Rien ! Rien ! s’enthousiasme Fiona, de la secte de l’instabilité.
Quant à moi, je suis du côté de Minh, mais je me tais. Pas parce que Minh est mon ex et que je sors avec Fiona. C’est lui qui m’a quitté et nous sommes tous les trois bons amis. À vrai dire, quelque chose a attiré mon regard. Je me lève de mon fauteuil, laissant Fiona entamer une danse de la victoire.
Quand je comprends ce qu’il se passe, je me précipite vers le générateur de tunnel. Mes collègues m’interpellent mais je ne réponds pas. Fiona et Minh ont probablement aperçu la fuite car j’entends leurs appels se muer en hurlements. En un éclair, je sais qu’il est trop tard, que je n’arriverai pas à parcourir les deux-cent mètres qui me séparent du générateur. Nous allons mourir. « Une petite négligence », quelle ironie ! Il est forcément trop tard.

5 juillet 2110
Aucune chance que je devienne mon propre père, me dis-je alors que je découvre le paysage désertique d’une île minuscule au large du Japon, Warui Ookami-to. Je ris intérieurement.
Enfin, tout haut, mais je suis seul, alors j’ai un peu honte. Si j’étais mon père, je saurais de qui je tiens mes yeux bleus et mon humour décapant ! Ce n’est que mon troisième voyage et on dirait que je deviens fou… Mais pas blasé, malgré ce que pourrait croire un témoin… inexistant. C’est juste qu’à part la bulle, tout semble « normal » sur cet îlot. Des rochers, un arbre, des rochers, l’océan Pacifique et encore des rochers. Minh, Fiona et New Orleans me
manquent déjà. Ma mission : rester là. Point. Pendant trois heures. Par précaution, je suis isolé pour ne pas provoquer de paradoxes. Quelle paranoïa ! Si je pouvais causer le moindre problème, le tunnel aurait-il été créé ? Bon, je vais me baigner. Et si je me noie, ça risque de causer une faille temporelle de l’enfer ? Non ? Zut !

avril 2150 – avril 2151
– Enfant, à Paris, j’étais fasciné par la science-fiction de la fin du vingtième siècle, dis-je avec nostalgie.
– C’est vrai qu’ils avaient de l’imagination !
– Un siècle après on a stabilisé des atomes intriqués et fait d’énormes progrès dans la compréhension des trous noirs. Alors forcément, les créateurs se sont désintéressés du sujet… La mode en matière d’art quand j’avais douze ans, c’était la description réaliste de la vie des derniers fermiers traditionnels, je n’ai jamais trop accroché…
– Moi non plus ! J’ai toujours préféré un bon vieux récit steampunk.
– J’aimais la technologie de l’époque aussi. A l’âge de quatorze ans j’ai commencé une collection d’anciens téléphones portables.
– T’es un vrai geek, comme disent les vieux !
– Arrête ! C’est en visitant un musée scientifique avec ma mère que j’ai découvert la physique.
– Une vocation toute tracée ! se moque encore un peu Fiona.
Dans les bras l’un de l’autre, nous oublions que nous devons nous lever tôt.
Le lendemain matin, nous essayons de nous persuader que nous n’avons pas peur. Oui, nous sommes ravis, non ce n’est (presque) pas dangereux… J’ai l’impression de répéter notre conférence de presse. D’ailleurs, quelles sont les dernières nouvelles des Telepathblogs ? Je mets mon casque à transmission mentale. J’aurais dû m’en douter : ils parlent de nous.
« Avant de pouvoir envoyer un atome un millième de nanoseconde dans le futur, il a fallu des décennies de recherche. Aujourd’hui, ces efforts vont enfin aboutir. Les membres de l’équipe TimeWorm de New Orleans s’apprêtent à voyager de quelques secondes dans le futur. Un mois auparavant, le monde entier avait eu le souffle coupé en voyant en brain-streaming Trevor, la petite souris mascotte de l’équipe, disparaître pendant trois secondes. L’analyse des marqueurs radioactifs auxquels il avait été soumis avait confirmé le décalage. Des humains vont maintenant répéter cette expérience, en huis-clos.
Le professeur Minkiewicz affirme que cette tentative est le premier pas vers une série d’allers – retours vers le passé comme vers le futur, qui permettront de mieux connaître la nature de notre univers et de valider certains postulats que l’on pensait improuvables. Minkiewicz est considéré comme le père de la génération artificielle des trous de ver. Son équipe, composée essentiellement d’anciens thésards du professeur, s’intéresse à l’application de ce phénomène aux voyages dans le temps. Dans ce domaine, on peut affirmer qu’il s’agit de la meilleure équipe au monde. Dr. Armand Picart, Dr. Fiona Grimshaw et Dr. Minh Q. Pham vont sans doute nous le prouver. »
Nos trois noms sont cités, je suis à la fois gêné et flatté. Fiona, qui a écouté les mêmes informations, me lance « Si avec ça on n’a pas la pression ! ». Elle semble ne rien prendre au sérieux, Fiona. C’est probablement ce qui m’a séduit chez elle en premier, plus que ses longues boucles rouges et son regard vert.
Le campus de l’université – un ensemble de pelouses et de bâtiments de style cyborgien, se réclamant de Gustave Eiffel, de l’Art Nouveau, de Sir Norman Foster et de l’anatomie animale – est envahi de journalistes. Nous esquivons les questions, retrouvons Minh et attendons plus ou moins patiemment Minkiewicz dans l’édifice gigantesque qui nous sert de laboratoire. La hauteur de la bulle m’intimide et j’appréhende un peu le saut temporel. Je déglutis
péniblement.
Je m’appuie contre la paroi de la bulle pour ne pas tomber tellement mes jambes tremblent.
Ceinturant l’intérieur de la sphère transparente et couronnant l’anneau de stockage des particules, le collisionneur démarre. Il crée un micro trou noir lié à une fontaine blanche située à l’emplacement et à l’époque désirés. Un pont d’Einstein-Rosen – communément appelé trou de ver ou tunnel – est ainsi formé. Le générateur, contre la paroi, produit un champ d’énergie pour le stabiliser, le déplacer au centre de la bulle et l’agrandir. Le trou noir absorbe alors mon vaisseau, expulsé ensuite par la fontaine blanche.
Décrire mentalement le processus me calme.
– Alors ? demandé-je en sortant de la bulle.
– Génial ! me répond un Minh pour une fois surexcité. Nous t’avons vu disparaître pendant trois secondes !
Fiona m’embrasse à pleine bouche. Minkiewicz ne se détourne même pas, je crois qu’il veut aussi me serrer dans ses bras.
J’ai hâte que Minh et Fiona montent dans la bulle. Ce fait incroyable – j’ai sauté de trois secondes dans le futur ! – je ne veux pas être seul à le vivre. Cette victoire appartient à l’équipe.
– Votre premier voyage en équipe sera aussi votre premier aller-retour, nous annonce Minkiewicz. Vous arriverez dans un an et demi, le 20 octobre 2152. Si votre retour pouvait provoquer un paradoxe, vous resteriez sûrement dans le futur.
– Génial, marmonne Fiona.
– Hier, Trevor est revenu comme prévu. Il devrait d’ailleurs apparaître dans cinq minutes.
– Oui mais brièvement, l’interrompt Minh. Afin de limiter les risques de paradoxes, Trevor n’aura passé que soixante millisecondes dans le futur. Il en sera de même pour nous.
– Très bien. Prenez une pause avant le grand voyage, nom de code « souris spatio – temporelle » !
Je remarque que ses yeux brillent de fierté. Nous sommes ses petits protégés, nous faisons avancer la science en général et son labo en particulier. L’expérience imminente va nous permettre de comprendre les mécanismes naturels de protection des trous de ver contre les paradoxes. Je sens aussi un peu de tristesse en Minkiewicz, de frustration peut-être. Jusqu’ici, il n’a pas fait un seul voyage temporel, lui, le père de la théorie.
J’ai l’impression de voir une souris sur son épaule, mais je regarde plus attentivement et elle a disparu.
J’ai encore un peu de mal à me remettre du voyage vers 2152. Quelque chose m’a troublé mais je ne me rappelle plus quoi. En tout cas, je m’apprête cette fois-ci à voyager vers le passé.
J’espère bien ne pas devenir mon propre père !
Minkiewicz veut que je débarque sur une île dix ans avant ma naissance et que j’y reste trois heures, pour que les marqueurs radioactifs aient le plaisir de lui annoncer que je suis plus vieux de cent quatre-vingt minutes alors que je n’ai apparemment disparu qu’une fraction de seconde. Je me dis que j’aurais dû emporter un bon bouquin mais le générateur se met déjà en route.
Depuis un an nous enchaînons les voyages dans le temps, dont nous avons encore l’exclusivité.
D’autres laboratoires nous passent commande de sauts temporels. Nous faisons des expériences pour eux afin de valider ou réfuter certaines hypothèses. Nous sommes des pionniers qui canalisons encore plus les passions que le Large Hadron Collider en son temps.
Une demande exceptionnelle nous parvient d’un laboratoire de physique des particules. La facture est à la hauteur du danger et de la complexité de la mise en œuvre. Nous sommes sous le choc à l’idée de voyager aussi loin dans le futur. Dix puissance dix puissance soixante-seize années. C’est inimaginable. À cette date, si le proton est instable, l’univers sera mort car toute matière aura disparu. Sinon, il restera éternellement composé de poussière de fer. Nous allons emporter des capteurs, apparaître au beau milieu du néant et revenir avec la réponse. Nous serons les témoins de la fin de l’univers !
Je programme rapidement la date d’arrivée dans l’ordinateur de la bulle, vérifie machinalement les capteurs et fais l’inventaire des bagages. Cage de Trevor avec Trevor, check.
Kit de pharmacie, check… Je suis rodé mais j’ai l’esprit ailleurs car je viens de me remémorer ce qui m’a tracassé lors de l’opération « souris spatio-temporelle ». Ce souvenir me déconcentre alors que je devrais être prudent. La moindre erreur et le trou noir donnera sur une fontaine blanche n’importe où et n’importe quand. L’anneau de stockage des particules devrait aussi être révisé car une fuite pourrait causer une explosion. Quelle est la probabilité
pour qu’une petite négligence, au lieu de nous envoyer dans le futur, ne nous amène au début de l’univers, avant le Big Bang ? Et si la bulle explose, pourrions-nous carrément le créer ?
Pendant que le générateur ronronne, nous regardons une dernière fois le labo éclairé, le professeur, les deux journalistes scien…

20 octobre 2152
Le côté ouest de notre labo, plus vieux d’un an et demi, apparaît à l’extérieur de notre bulle.
Nom de code « souris spatio-temporelle » ? Vraiment ? Je ne vois ni Trevor ni sa cage pendant ces soixante millisecondes. Notre collisionneur redémarre, direction le présent.

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