C’est toi que j’aime à travers vous

fr-airship

Il y a quelques années, un fait divers m’avait interpellée : un couple était en instance de divorce car chacun d’eux avait une relation sur internet. Or leurs amants virtuels n’étaient autres qu’eux-mêmes ! Quand ils l’ont découvert ils ont voulu divorcer. J’étais intriguée par ces gens qui étaient tombés amoureux deux fois, ce qui m’a inspiré il y a bien 6 ou 7 ans une nouvelle, que voici :

C’est toi que j’aime à travers vous

Ils sont descendus du train à l’aube. Après un voyage de nuit fort chaotique à travers la France et l’Italie du Nord, l’arrivée semble un soulagement qu’ils n’attendaient plus. Sans oublier leurs précieuses valises, ils descendent du monstre apaisé et mettent les pieds sur ce sol tant attendu, tant rêvé.

Gare de Santa Lucia, Venise. Le mot même les exalte et enfin, ils sont à Venise ! Et pour un moment très particulier : ils vont participer au célèbre Carnaval… Évidemment, ce n’est pas celui du dix-huitième siècle, où les festivités s’éternisaient, bien sûr, la horde de touristes est assez refroidissante… Mais tout de même ! Ils ont gardé leur âme d’enfant, et un jour ils ont sauté le pas : ils ont décidé de “carnavaler”.

Surtout lui. Il a fait fabriquer un costume à Paris pour l’occasion, alors qu’elle a prévu de “voir ça sur place”. En fait, elle va peut-être visiter la ville pendant qu’il se fait admirer, photographier peut-être…

Il a choisi un costume rouge richement brodé d’or, avec un masque, le tout fait un peu “fou du roi” mais bon…

A l’hôtel, elle le regarde déballer son précieux attirail avec indulgence. Elle s’approche de la fenêtre et regarde : un canal devant un mur en brique lui prouve encore une fois qu’elle est bien à Venise. Ils sont près du Campo dei Frari, un quartier loin de la foule et du bruit – selon la brochure. Peut-être qu’ils iront visiter le quartier…

Mais à présent, c’est l’heure de se montrer ! Il a hâte d’essayer son costume et de pouvoir voir sans être vu, en quelque sorte ! En cinq minutes, le voilà anonyme. Un peu serré, la voix étouffée, il sort, suivi par sa femme.

Assez vite, ils décident de se séparer : en effet, il a un ou deux amis à voir, qui sont en mission à Mestre et traînent à Venise de temps en temps, tandis qu’elle veut absolument découvrir la ville.

Voilà, elle est seule. Au milieu de Venise. Et cela l’enchante, elle doit bien le reconnaître, de pouvoir profiter de Venise. Elle se dirige d’abord vers le Campo San Polo, et arrive au niveau du pont du Rialto. Il se dresse sur le Canal Grande, majestueux comme sur les innombrables photographies qu’on a pu faire de lui, mais il est pour l’heure littéralement envahi, et déjà elle ne peut plus avancer. Alors elle fait demi-tour, et pense qu’il faudra y retourner quand il y aura moins de monde. Elle se laisse aller au meilleur moyen de visiter Venise : se perdre dans les ruelles… On voit une étroite venelle, on s’y engage. Un chat passe, et la ruelle se fait un peu glauque, les murs sont décrépis… et on arrive directement sur l’eau d’un canal. Alors on fait demi-tour et on recommence.

Elle s’arrête soudain devant une boutique de Carnaval. Les costumes sont magnifiques, et elle a beaucoup économisé… Elle se dit qu’elle est folle, mais elle en a tellement envie… pouvoir se promener, elle aussi, dans la ville féerique, avec un visage figé qui ne vous trahira pas, un costume chatoyant que jamais on n’aurait osé porter, visible et pourtant pas… L’hésitation n’a pas duré longtemps. Elle entre.

Elle a loué le costume pour la journée, à un prix finalement pas si cher : il est vrai que le magasin est excentré, et que ce déguisement a un peu vécu… Mais il est magnifique. Pas très original, d’accord : une marquise, en rouge – tiens, comme lui… – avec un masque entouré de velours rouge, on ne voit plus rien.

Une autre femme sort de la boutique… Elle se sent un peu euphorique, elle est aussi excitée qu’une enfant à son premier goûter costumé. Elle déambule par les rues, sans chercher à se repérer, croise des touristes obèses et des personnes richement travesties, que l’on verra sans doute dans la prochaine série de cartes postales. Un soleil, des angelots pour coiffure, un pirate… L’extravagance semble être la norme.

Au coin d’une calle, en face d’un marchand de journaux, elle le voit. C’est bien lui, le fou du roi, son mari ! Une idée germe en elle : “Et si j’allais lui parler ? Sans lui dire qui je suis ?”, et elle rit. Elle ne craint pas grand-chose en ce qui concerne sa voix, car le masque étouffe admirablement ce qu’elle dit. Il faut aussi s’inventer un prénom… va pour Clara…

Maintenant elle est à deux pas de lui. Elle parle en italien :

“Buongiorno, signore”

Lui ne le parle pas, elle le sait pertinemment.

“Je suis désolé, je ne parle pas italien, je suis français…”

“Ah mais je ne savais pas ! Moi aussi ! Quel hasard ! Je voulais juste vous dire que j’aime beaucoup votre costume.”

“Merci ! Je l’ai fait faire exprès ! Et le vôtre, il n’est pas mal non plus !”

“En fait, je me suis contentée de le louer…”

Elle rit intérieurement : il ne l’a pas reconnue.

“Je suis désolée, j’ai oublié de me présenter : Clara Coste, de Paris.”

“Enchanté ! Jacques Daufer, de Paris également”

Ils bavardent comme deux vieux amis, le mari et la femme, et il finit par lui proposer :

“Tenez, il y a un café juste à côté, je vous invite à prendre un verre.”

Elle accepte, mais elle se crispe un peu : depuis quand invite-t-il des inconnues à prendre un verre ? Car même si elle est sa femme, sous son masque c’est une inconnue… Elle commande une limonade, comme lui, et ils reprennent la conversation.

“Et où logez-vous ?” lui demande-t-il.

“Chez une de mes tantes” ment-elle. “Et vous ?”

“A l’hôtel, comme la plupart des gens ici, j’imagine.”

“Il n’a même pas parlé de sa femme…” pense-t-elle.

Il l’invite à déjeuner le lendemain, et elle est d’accord. Avant de rentrer, elle va rendre le costume à la boutique – elle a réussi à la retrouver, c’est un miracle ! Bien que certaines caractéristiques l’aient aidée : un palazzo avec un escalier extérieur, une enseigne avec une gondole ou encore le puits que l’on voit dans une cour.

Quand elle rentre, il est déjà dans la chambre. Il lui demande distraitement si elle a passé une bonne journée, et elle répond “oui” d’une petite voix. Il ne le remarque même pas. Pendant le déjeuner, il dit nonchalamment :

“Au fait, demain midi je déjeune avec Pierre, ça ne te dérange pas ?”

Elle sent un coup au cœur. Non seulement il n’a pas parlé de la rencontre, mais il vient de lui mentir… Demain, il déjeune avec elle sans le savoir.

Que dire de l’après-midi ? Banal, pour un après-midi à Venise : visite de la Place Saint-Marc ou plutôt : essayer de se faufiler Place Saint-Marc, et de Santa Maria Della Salute. Il fait un peu gris, et seule la forme émerge de la brume, rendant l’atmosphère poétique, celle que Venise a toujours dans les clichés. Mais ils sont eux-mêmes des clichés, surtout lui avec son costume finalement médiocre…

Quand ils dînent, dans une petite trattoria de la Giudecca, ils ne parlent pas beaucoup.

“Pense-t-il à elle ?” Se demande-t-elle avec douleur. “Enfin, à moi…”

Le lendemain, après qu’il soit parti voir ses amis, elle retourne à la boutique de costumes et emprunte le même que la veille, sauf le masque qu’elle choisit avec une voilette sur la bouche pour manger plus à son aise. Elle se balade de campo en campo et à midi, elle se dirige vers un restaurant du quartier de San Marco, autant dire que c’est un établissement plutôt chic. Son mari l’attend. Avec un bouquet de roses rouges. Tant d’attentions alors qu’il n’est censé la connaître que de la veille ! Ne ferait-elle pas mieux d’arrêter ce jeu dangereux avant que… avant que quoi ? Elle se le demande, mais elle sait aussi qu’elle va continuer, elle ne peut plus reculer. Il faut qu’elle sache où tout cela va la mener, va les mener…

“Oh, Jacques ! Voyons, il ne fallait pas ! Nous nous connaissons à peine et…”

“Et j’aimerais mieux vous connaître, Clara ! Allons, acceptez ces fleurs, et entrons dans ce restaurant appétissant…”

Comme la veille, ils se parlent avec animation, et elle oublie qu’elle est sa femme, car il lui semble redécouvrir l’homme qui partage sa vie depuis dix ans. Après le déjeuner, il lui propose une escapade en gondole.

“Il me sort le grand jeu !” pense-t-elle avec étonnement.

Sur la gondole, un petit peu serrés, le coeur battant la chamade, ils ne se parlent plus pendant quelques minutes. Mais il reprend la parole :

“Combien de temps restez-vous à Venise ?”

“Eh bien, quatre jours…”

“Tiens, moi aussi… Je me disais que cela me ferait plaisir de vous revoir à Paris. C’est que vous êtes très plaisante, vous voyez.”

Elle ne sait pas quoi répondre.

“Vous ne m’avez même pas vue sans mon masque…”

“Je n’ai pas eu besoin de contempler votre visage pour vous apprécier. C’est un peu comme une rencontre sur Internet, souvent on ne voit pas non plus son interlocuteur. Parler avec vous a rendu ces derniers jours extrêmement agréables, croyez-moi…”

Quelque chose la pousse à répondre :

“Je suis mariée, vous savez…”

Le masque à l’expression impénétrable se tourne vers elle :

“Moi aussi. Pourtant, quelque chose en vous m’attire inexorablement, sans que je sache clairement pourquoi.”

La promenade prend fin, en face de Santa Maria Della Salute. Pour l’aider à mettre pied à terre, il lui tient le bras tendrement, puis il enlève son masque. Maintenant, c’est clairement son mari qui la regarde, et c’est lui qui chuchote :

“Vous avez raison, enlevons nos masques. Vous me voyez, et j’aimerais vous voir aussi…”

Pendant quelques secondes la panique la submerge. Voilà, c’est la fin. Et soudain, elle sait ce qu’elle doit dire et faire. Lentement, elle enlève son masque, et regarde son mari droit dans les yeux, son mari hébété, visiblement sous le choc.

“Jacques, je veux divorcer”*. Puis elle s’éloigne, tandis que lui reste immobile, les gens passent devant lui, et le cachent aux yeux de sa femme qui se réfugie non loin de là, dans une ruelle calme. Elle s’affale brusquement, tombant à genoux sur les pavés humides, et pleure. Elle a tout gâché. Si elle n’avait pas décidé un jour d’aborder son mari, déguisée, ils ne seraient pas dans cette situation aujourd’hui. Mais il a fait des déclarations à une femme virtuellement différente, c’est-à-dire différente pour lui, et elle ne peut l’accepter. Avec une autre femme, il se serait peut-être passé la même chose.

Des pas résonnent sur le sol et semblent s’approcher d’elle. Elle ne bouge pas, effondrée, en larmes, pas même quand il l’interpelle :

“Viviane…”

“Viviane… Avec une autre femme, cela aurait été différent” dit-il comme s’il avait lu ses pensées.

“J’ai senti que quelque chose se passait malgré le peu de mots que nous avons échangés. Évidemment, je ne savais pas que c’était toi, et c’est ce qui te fait penser que j’ai voulu te tromper, mais voilà, c’était toi ! En parlant avec ton personnage de Clara, j’ai eu l’impression de parler avec toi il y a dix ans…”

“Mais moi tu ne m’aimes plus !” hurle-t-elle en se redressant.

“C’est vrai, j’aime Clara, mais c’est toi que j’aime à travers elle. C’est pourquoi, quand tu m’as dit que tu voulais me quitter, j’ai compris que je t’aime et que je ne pourrais plus vivre sans toi. Réfléchis : je suis en quelque sorte tombé deux fois amoureux de toi, mais pour toi, c’est une fois de trop, alors que cela devrait te prouver la force de mon attachement. C’est vraiment avec toi que je me suis senti aussi bien, car si le visage et le nom n’étaient pas les tiens, Clara avait ton esprit, ton âme… Et quelque chose en moi a dû le reconnaître…”

Il la prend dans ses bras sans qu’elle résiste. Elle lui dit :

“Je te pardonne, mais à l’avenir, soyons Jacques et Clara plus souvent…”

* A l’origine j’avais hésité à arrêter ma nouvelle à cet endroit, puis j’ai eu un moment d’inspiration vaguement positive et j’ai continué.

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