L’apparition d’une disparition

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Voici une petite nouvelle écrite pour un concours sur le thème d’une revisitation contemporaine du Hobbit. (Avec quelques fautes en moins). Oui, le titre est un petit hommage gratuit à Georges Perec 🙂

Par contre, certains passages peuvent choquer les plus jeunes ou les plus sensibles, alors si vous avez moins de 15 ans ou si vous vous sentez concernés, s’il vous plait ne cliquez pas sur “Continue reading”.

L’apparition d’une disparition

1-­ L’assistante

Anna quitta son siège, enjambant maladroitement Thomas Nanni au passage, et se dirigea vers les toilettes de l’avion en titubant… Comment en était-elle arrivée là ?

Le week-end dernier, bien calée dans son canapé, elle avait enlevé ses pantoufles et soupiré d’aise devant “Une Dure Vie de Famille”. Encore un bon week-end en perspective ! Et puis lundi au travail, elle n’aurait sans doute rien à faire comme d’habitude… Elle avait accepté ce job d’assistante en droit immobilier chez Noria, après des études un peu “histoire de”, vivant sur le dos de ses parents et préférant ne pas s’impliquer dans quoi que ce soit. Pour l’instant sa vie lui convenait très bien, contrairement aux personnages de la série télé…
Elle séchait une larme au milieu de l’épisode 3 – quand Joëlle quitte Marc juste avant que Luc ne se fasse renverser par un camion – lorsque son nouveau smartphone avait sonné.
Elle s’était levée en soupirant et avait accepté l’appel.
– Allo ? Anna ? Ici Alfred Legris, nouveau consultant senior chez Noria. Je vous appelle pour vous faire part d’une opportunité. Dans quelques jours je vais partir en Chine pour une mission, vous savez, le conflit immobilier entre la famille Nanni et le géant chinois DragonLimited ? Votre patron m’a donné carte blanche pour former l’équipe et j’aimerais vous avoir avec moi et les Nanni. J’aurais besoin de votre signature pour demander un visa dès que possible.
Anna avait failli lâcher son téléphone. Un appel du boulot le week-end ? Un voyage en Chine imprévu ? Travailler pour une grosse affaire ? Elle ne voulait que se reposer, voir des films, sortir avec ses amis et aller en thalassothérapie avec sa cousine.
– Bonjour Alfred, écoutez, je ne comprends pas, je suis censée assister Karim dans la rédaction de ses dossiers et…
– Karim est malade.
– Ah bon… Mais il y a bien plus compétent que moi, je ne suis qu’assistante et…
– J’ai étudié au mieux les compétences et disponibilités de chacun et quelque chose me dit que vous saurez vous rendre utile dans cette mission… Ne serait-ce que votre charme féminin ! dit-il en riant.
Son charme féminin, vraiment… Anna avait jeté un coup d’œil au miroir et vu ses longs cheveux noirs emmêlés, ses yeux gris un peu cernés et sa silhouette magnifiquement mise en valeur par un pyjama trop grand.
Au final Alfred Legris avait eu l’excellente idée d’inviter tous les Nanni chez elle, elle avait du se changer en vitesse, faire des courses, les regarder dévorer ses provisions et raconter des blagues de cul toute la soirée. Elle avait malgré tout accepté de partir avec eux sur une impulsion et voilà maintenant cinq heures qu’elle était dans l’avion pour Shanghai.

La deuxième heure de vol avait été marquée par des trous d’air et elle était restée terrée au fond de son fauteuil, sous le regard moqueur de Thomas Nanni. Le chef de famille se demandait pour quelle raison Legris avait fait appel à cette petite jeune pantouflarde et timorée pour les aider dans la préparation de leur procès. Et à vrai dire, Anna se demandait la même chose. Elle atteignit l’arrière de l’appareil et s’engouffra dans les toilettes. En se lavant les mains, son regard erra sur un objet brillant dans un coin. Elle se pencha pour le ramasser. C’était un anneau doré, et elle l’observa longtemps. Il avait l’air curieux, totalement fascinant. “Je devrais le donner au personnel de bord” dit-elle à mi-voix mais même pour elle ça manquait de conviction.
Sans s’en rendre compte, elle le glissa dans son soutien gorge. Elle venait de déverrouiller la porte des toilettes quand quelqu’un finit d’ouvrir le battant et se glissa dans les W.C. C’était un des stewards, il la regardait l’œil enflammé et tremblait légèrement. Anna allait crier quand il lui mit une main sur la bouche et murmura d’une voix étrangement fluette :
– Shuuuuut, doucement… N’affolons pas tout l’avion… Si tu cries je te tue d’accord ? Tu es bien appétissante dis-moi… Nous sommes seuls dans ces toilettes…
Elle sentit la pointe d’un couteau contre son flanc.
– Je vous en prie, relâchez-moi, ne me faites rien… supplia-t-elle.
– Très bien, je ne vais pas te tuer… Si tu joues un peu avec moi, un jeu très agréable…
Il commença à se déshabiller pendant qu’elle sanglotait doucement. Un instinct étrange lui donnait envie de protéger l’anneau aussi, elle mis sa main dans son soutien-gorge, comme si elle allait faire jaillir un sein de son débardeur. Le steward la regardait avec son air fixe et effrayant de malade mental, et elle tremblait. L’anneau se ficha sur son index et elle ne vit plus sa main. Le débile avait l’air stupéfait, elle en profita pour le bousculer violemment, et sortit des toilettes. Elle regarda au sol, ses pieds avaient disparu… Elle était devenue invisible ! Cet anneau était magique ! Elle en oubliait même visiblement l’épisode traumatisant qu’elle venait de vivre, mais elle savait qu’elle ne voulait plus croiser l’odieux individu. Elle garda donc l’anneau à son doigt.

Elle enleva le bijou juste avant l’atterrissage et vit qu’Alfred la regardait avec suspicion. Elle n’en avait franchement rien à faire.

Quelques heures plus tard, Anna allait monter dans l’ascenseur de l’hôtel quand Alfred la retint.
– Venez boire un verre avec moi dans le lobby, je dois vous demander quelque chose.
Étonnée et ennuyée, elle le suivit et ne s’aperçut que le voyage l’avait fatiguée qu’en se posant dans un fauteuil.
– Je dois vous demander un service “off the record”, lança Alfred Legris en posant une bière devant elle. Je vous ai engagée pour être, comment dire, mon espionne. J’aimerais savoir ce que la DragonLimited peut bien cacher qui pourrait nous aider dans le procès. Si quelqu’un pouvait s’introduire dans leurs locaux et fouiller un peu discrètement, on saurait comment chercher des preuves.
– Mais je n’ai aucune capacité de discrétion, se défendit-elle. Je n’ai jamais fait ça de ma vie et c’est totalement illégal !
Alfred leva un sourcil.
– Je pense que vous avez bien plus de ressources que vous ne vous en prêtez, très chère.
Anna prit conscience de l’anneau qui reposait contre son sein droit. Elle ne dit rien mais décida qu’elle l’utiliserait pour parvenir à ses fins. Invisible, elle n’aurait aucun mal à s’introduire chez la DragonLimited.

2- L’actrice

Jade se leva de son fauteuil en plein milieu du visionnage général du premier montage du film et s’isola dans sa loge, sans avoir dit un mot au réalisateur ni aux autres acteurs.

La jeune actrice avait accepté ce contrat sur un coup de tête, il y a huit mois. Elle avait passé un casting pour une série télévisée sur un jeune sorcier ayant des aventures dans le passé avec sa grande sœur qui voyage dans le temps. Les producteurs avaient annulé cette série pourtant prometteuse au dernier moment mais lui avait proposé le premier rôle dans un film soit-disant novateur.
– C’est une idée géniale, lui avait dit Frédéric Lepage, des castings Cast’In. Un rôle pour vous, Jade. Un peu dérangeant, de l’aventure, des pays exotiques… En fait il s’agit ni plus ni moins d’une revisitation du Hobbit à l’époque contemporaine, une héroïne bien glandeuse comme beaucoup de gens aujourd’hui, qui se retrouve embarquée dans une aventure qui la dépasse, avec un anneau d’invisibilité comme dans le livre, hein, mais surtout une grande métaphore sur la société actuelle, vous voyez, les grandes compagnies, la Chine, l’immobilier, la justice face à l’équité… Enfin des grands thèmes quoi, Tolkien aurait adoré.

Ça payait bien et le script n’était pas très compliqué, Jade avait donc accepté rapidement de camper le personnage d’Anna, sorte de Bilbo des temps modernes.

Les quelques mois de tournage intenses lui avaient procuré une expérience mitigée. Le réalisateur était ravi de son travail, mais elle s’était rendue compte que le script et les autres acteurs ne lui plaisaient pas tant que ça. Leo Gianni qui “jouait” – si mal ! – le pseudo Gandalf, Alfred Legris, était antipathique à souhait. En plus, le scénario était simpliste, un vrai réservoir de grosses failles scénaristiques. L’histoire du steward-Gollum était bien tirée par les cheveux, et puis Legris ne faisait aucun sens. Les bizarreries déjà présentes dans le livre étaient exacerbées. Elle trouvait mignon les clins d’œil dans les noms des personnages mais le film se prenait trop au sérieux. Tiré d’un livre pour enfant, il mettait tout de même en scène une tentative de viol… Complètement décousu, et puis surtout, où était le rêve, l’évasion ? Les langues inventées ? Pourquoi s’inspirer de Tolkien au lieu de créer un scénario original ? Et ce titre : l’assistante… Vraiment ? On aurait franchement dit un mauvais porno.

En fait seul l’anneau lui plaisait. Le costumier avait fait un excellent travail en trouvant cette vieille bague chez un antiquaire, mais pour les gros plans uniquement car il était facilement déformable. Il s’en était d’ailleurs séparé à regret. Elle s’aperçut qu’elle manipulait le bijou depuis une heure, sans même y penser. Elle avait oublié de le rendre après une scène alors qu’elle n’avait eu aucun mal à se séparer de la doublure de l’anneau, un truc quelconque en étain doré.

Elle ne pensait pas que Tolkien aurait adoré le film. Pas du tout. Elle continuait à jouer avec l’anneau et elle le mit enfin à son doigt, pour la première fois depuis qu’elle l’avait en sa possession. Il lui sembla qu’elle ne voulait plus apparaître dans un tel film, plus du tout…

Et, comme par miracle, elle disparut vraiment…
Elle vit le réalisateur la chercher en vain dans le studio, mais ne vit pas son image s’effacer des vidéos tournées ces derniers mois… Après, ce fut le reste du film qui disparut, puis huit mois entiers.

3- L’anneau spatio-temporel

Elle se rematérialisa dans le passé. Frédéric Lepage lui proposait de tourner dans une adaptation du Hobbit. Elle avait une vague impression de déjà vu et le script semblait tiré par les cheveux, mais ça payait bien et Jade accepta rapidement de camper Anna…

FIN

Au début, il n’y avait pas la boucle temporelle, l’héroïne disparaissait et la dernière phrase parlait de la magie de notre monde etc, mais des relecteurs au goût sûr ayant trouvé ce passage trop mielleux et plat, j’ai eu l’idée d’ajouter une boucle – oui, encore une.

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