Traité sur les laboratoires secrets de l’Empire (1)

fr-airshipIl y a 5 ans j’ai écrit une nouvelle un peu plus conséquente que d’habitude, une nouvelle Steampunk. Je vais la publier par épisodes sur ce blog. Voici la partie 1 !

Traité sur les laboratoires secrets de l’Empire

I – Aspects théoriques

– À vot’ bon coeur, messieurs dames ! Une petite pièce s’il vous plaît !

Et voilà, il était devant elle à présent. Elle se sentit frémir et regarda obstinément par la fenêtre du train, mais il restait figé et répétait son monologue habituel. Elle leva alors les yeux et fut tout de suite happée par le regard magnétique du jeune homme blond qui lui tendait la main. La première fois qu’elle l’avait vu, elle n’avait pas osé. Elle n’avait pas d’argent sur elle et donc rien à lui donner. Là, elle tenait sa chance, et dire qu’elle avait failli hésiter ! Elle fouilla précipitamment dans son sac, sortit une pièce de deux wilfrids et les tendit, poing fermé, en tremblant. Le mendiant attendit, étonné de cette réticence.

– Je veux bien vous les donner, mais il me faudrait quelque chose en échange, réussit-elle à articuler.

À ce moment-là, ses voisins ébahis par cette audace inhabituelle la regardèrent. Elle s’en fichait. S’ils pouvaient savoir comme elle s’en fichait, de ce qu’ils pensaient maintenant et de ce qu’ils ne manqueraient pas de penser d’ici quelques instants !

Elle se leva de son siège et le mendiant sentit une bouche chaude se poser contre ses lèvres. Le baiser sembla s’éterniser et il ne fit rien pour stopper cet instant de grâce. Ils n’entendaient pas les cris de stupeur des voyageurs, mais le train marqua bientôt la station suivante et ils durent se séparer. Virginia, bousculée par le flux de voyageurs en hauts de forme, lui mit rapidement les pièces dans la main et l’homme lui tendit un petit papier en retour. Elle se rassit et le regarda. Une carte de visite écornée et visiblement assez ancienne lui permit de lire : « Timoteo Guëll, horloger, quai des Grandes Ruines ». Pensive, elle se disait qu’un horloger n’avait pas besoin de quémander. Il ne pouvait pas s’agir de lui mais il lui avait sans doute laissé un indice pour le cas où elle voudrait le revoir, ce qu’elle essaierait de faire dès le lendemain.

Elle fut distraite de ses pensées par l’arrêt soudain du train. Les pavillons situés dans chaque wagon égrenèrent un message automatique : « Chers voyageurs, nous sommes arrêtés en raison de la présence d’un boa gigantis. Veuillez garder votre calme et éviter tout mouvement brusque ou bruit violent jusqu’à ce que le danger soit écarté. Nous vous préviendrons alors. Merci pour votre compréhension. » Le message fut répété dans quelques langues officielles de l’Empire et les voyageurs se tinrent cois. L’incident n’était pas rare. Heureusement, les grands serpents qui hantaient le réseau du métropolitain n’étaient pas agressifs si on restait tranquille. Une escouade voyageait de toute façon dans le premier wagon, au cas où le serpent deviendrait dangereux. Les militaires avaient suffisamment d’armes pour le tuer dans la seconde si cela devenait nécessaire. Mais si la bête n’attaquait pas, on la laissait vivre, pour plusieurs raisons. D’abord, la mort d’un des leurs pouvait attirer les autres serpents. Ensuite, c’était un atout touristique : les gens aimaient se faire une petite peur sans grand danger et à moindres frais.

La rumeur courait que Wilfrid lui-même aurait créé ces serpents, alors qu’il était encore étudiant en génétique, afin d’impressionner son professeur. L’empereur d’Europa n’avait jamais démenti ou confirmé ce bruit, ce que tout le monde pensait évidemment être une preuve. Virginia en avait entendu parler dès le berceau, avec d’autres histoires qui contribuaient à faire briller la réputation des dirigeants.

Non pas que Wilfrid ait besoin d’une quelconque légende pour affermir la sienne. Cent-vingt ans plus tôt, il avait à lui seul vaincu une hydre géante qui menaçait Londres et le vieil empereur, qui fêtait ses trois cent ans, l’avait alors choisi parmi ses autres enfants pour être l’héritier du trône. Les autres Europiens, contrairement à la famille impériale, ne vivaient en moyenne que quatre-vingt ans. Veuf depuis l’année dernière, Wilfrid était encore dans la force de l’âge à presque cent-cinquante ans, et Virginia pensa qu’elle n’aurait sans doute pas l’occasion de voir monter sur le trône l’un des enfants du chef, pour l’instant au nombre de deux. L’aînée, Ophelia, une jeune fille brune de vingt ans – Virginia calcula qu’elle aurait physiquement une vingtaine d’années jusqu’à l’âge de soixante-dix ans – et une scientifique hors pair qui lui ressemblait beaucoup paraissait toute désignée pour être la future souveraine, mais son frère cadet Jörg devrait aussi faire ses preuves.

Quel était le secret de cette longévité ? Certainement pas des mutations malgré le taux de consanguinité aussi élevé que la grande montagne d’Orient ! Les rares conjoints impériaux non apparentés à la famille régnante voyaient eux aussi leur espérance de vie s’allonger. L’explication la plus fréquente était une manipulation génétique complexe.

Virginia fut bientôt rappelée à la réalité par la voix automatique qui annonça la reprise du voyage. Les touristes étaient déçus de n’avoir même pas vu le serpent…

… A suivre !

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