Chung Ling Soo : doubles, tours et tragédies

fr-airship(Article in English here)

J’étais en train de regarder Le Prestige par Christopher Nolan à nouveau, quand le nom d’un personnage attira mon attention : Chung Ling Soo.  Pourquoi ce nom m’était-il si familier ? Parce que ce personnage, ou ses avatars, apparait dans d’autres livres ou films que j’ai vus ou lus récemment. J’ai donc cherché des informations. Ces personnages sont inspirés par un illusionniste réel, Chung Ling Soo, “Le merveilleux prestidigitateur chinois”.

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William Ellsworth Robinson, ou Chung Ling Soo

Chung Ling Soo n’était pas chinois. Son vrai nom était William Ellsworth Robinson (2 Avril 1861– 24 Mars 1918) et il était américain. Son premier nom de scène était Robinson, the Man of Mystery – l’Homme aux Mystères. Puis il changea son pseudonyme pour Chung Ling Soo et prétendit être chinois, y compris hors scène. Il ne parlait jamais sur scène et faisait appel à un interprète pour répondre aux journalistes.

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Voici le seul film de Chung Ling Soo disponible, où on le voit saluer des soldats en 1915 à un gala de charité :

Plus d’infos dans cette vidéo en anglais : http://www.history.com/videos/the-secrets-of-chung-ling-soo

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Ching Ling Foo : aquarium et antagonisme

Le nom que prit Robinson, Chung Ling Soo, est en réalité lui-même inspiré par un autre magicien, Ching Ling Foo, un magicien chinois dont le vrai nom était Zhu Liankui (1854–1922)

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Ching Ling Foo

Un des tours de Ching Ling Foo consistait à sortir un gros bocal plein d’eau d’un tissu apparemment vide, puis à en sortir un enfant.

Ce tour était très populaire, au point qu’Edison tourna ce petit film en 1900 pour essayer de reproduire le tour de Ching Ling Foo, avec une caméra :

En 1898, pour faire un coup publicitaire, Ching Ling Foo offrit une récompense à qui pourrait reproduire ce tour. Robinson voulut essayer mais Ching Ling Foo le rembarra. Il décida ensuite de devenir Chung Ling Soo et une rivalité naquit.

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“L’Imitateur de Ching Ling Foo”

Dans Le Prestige par Christopher Priest, un roman de 1995, le magicien Alfred Borden raconte comment il assista au spectacle d’un certain Ching Ling Foo à Londres. Dans l’adaptation de Christopher Nolan, le film que je regardais hier, le nom du magicien a été changé en… Chung Ling Soo !

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Chung Ling Soo, dans le Prestige par C. Nolan, 2006

Le magicien montre un tour similaire à celui du vrai Ching Ling Foo, mais avec un grand bocal plein de poissons. Borden comprend comment il fait : il cache le bocal sous sa robe orientale, coincé entre ses jambes. Mais le vieil homme a toujours l’air si fragile, si faible et boiteux… Le bocal est si lourd qu’il faut être très fort pour réussir à le soulever ainsi, et encore on ne peut que marcher péniblement. Or un homme fort dans la vraie vie vendrait la mèche, car le voir soudainement marcher péniblement sur scène semblerait étrange. C’est pourquoi Borden est convaincu que l’illusionniste feint d’être faible même en dehors de la scène. Ses tours et son secret dominent toute sa vie. Borden fait le parallèle avec son propre secret, que nous apprenons à la fin.

La rivalité de Chung et Ching rappelle aussi celle de Borden et Angier. La première devint publique à Londres en 1905, chacun clamant être le “Vrai Illusionniste Chinois”. Ching Ling Foo lança un défi à Chung Ling Soo mais il ne vint pas au rendez-vous. Certaines sources assurent que cette rivalité pourrait être feinte pour des raisons publicitaires.

Démythifier les Médiums

Chung Ling Soo était un debunker, un chasseur de voyants – il écrivit Spirit Slate Writing and Kindred Phenomena en 1898 (Ardoises Spiritualistes et Phénomènes Similaires). Le livre, qui peut être lu grâce au lien ci-dessus, expose les tours que les faux médiums utilisaient. Il n’était pas le seul magicien à essayer de démythifier les spiritualistes, Harry Houdini était aussi un debunker. Le but était de combattre les médiums qui clamaient avoir des pouvoir réels et extorquaient de l’argent à de riches familles en deuil en échange d’un moyen illusoire de communiquer avec les morts.

Dans Magic in the Moonlight, un film de Woody Allen (2014) situé en 1928, Stanley Crawford est un prestidigitateur britannique dont le nom de scène est … Wei Ling Soo. Le nom et le personnage sont clairement inspirés par Chung Ling Soo.

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Wei Ling Soo, dans Magic in The Moonlight

Je n’ai pas parlé de Magic in the Moonlight dans mon article sur les cirques et les magiciens, car il y avait déjà pas mal de références, mais ce film aurait été à sa place dans la catégorie des “Duels de Magiciens”. En effet, Crawford est engagé pour démasquer une jeune femme américaine, Sophie Baker. Elle prétend être une médium et se fait payer par une riche famille américaine vivant sur la Riviera française afin de contacter le père de famille décédé. Crawford est un lecteur fervent de Nietzsche et un athée, et au début il pense que Sophie est un imposteur qui doit finir en prison. Cependant, elle semble en savoir beaucoup sur lui – elle découvre même qu’il est le célèbre Wei Ling Soo – et il n’arrive pas à trouver son truc…

La Tragédie des Balles Attrapées

Cependant, un des tours du vrai Chung Ling Soo ne se passa pas comme prévu. Il s’agit de son tour le plus connu, “Condamné à mort par les Boxers”.

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Les assistants du magicien amenaient des armes à feu sur scène et des membres du public marquaient les balles destinées à être chargées dans les armes. Ensuite les assistants tiraient sur le magicien mais il faisait semblant d’attraper les balles en vol et les posait sur une assiette. Bien sûr, il s’agissait des balles marquées. Les pistolets étaient truqués de façon à ce qu’ils ne tirent pas et un assistant lui donnait les balles marquées en secret.

Mais en ce jour du 23 Mars 1918, Chung Ling Soo se produisait au Wood Greem Empire, à Londres. Un des pistolets tira et Chung Ling Soo fut touché à la poitrine. Pour la première et dernière fois, il parla anglais sur scène : “Oh my God. Something’s happened. Lower the curtain.” (“Oh mon Dieu. Il s’est passé quelque chose. Baissez le rideau. “) Il mourut le lendemain.

Tandis que cette mort fut jugée accidentelle, étant donné que Chung, par souci d’économie, de déchargeait jamais ses armes complètement, certains affirmèrent, sans doute à tort, qu’il y avait peut-être anguille sous roche. En effet, quiconque ayant accès aux armes pouvait mettre la vie du magicien en danger.

Dans Le Prestige, Borden perd ses doigts à cause de ce tour. Il demande un volontaire pour lui tirer dessus et c’est Angier, son ennemi, qui prend le pistolet et le trafique, et l’arme tire sur la main de Borden.

Une histoire de 1947 annonce que Chung Ling Soo avait une maitresse, la belle Estelle, une de ses admiratrices qui vivait à Hampstead Heath. Chung aurait reçu une note lui disant de faire attention, car sa femme avait accès à ses armes… Mais bientôt Estelle en épouse un autre et s’en va, et l’histoire laisse entendre que le magicien se serait suicidé. Les faits sont toutefois un peu tirés par les cheveux – on n’aurait retrouvé aucune note et un expert en armes aurait expliqué l’accident. Voici l’histoire, en français: http://www.artefake.com/CHUNG-LING-SOO-A-T-IL-ETE.html et en anglais, racontée par Boris Karloff :

La femme de Chung Ling Soo, Olive Path ou Dot, se présentait en tant que Suee Seen – Nénuphar – et était en effet sur scène avec son mari.

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Dans un des livres que je lis,  L’Île du Point Némo par Jean-Marie Blas de Roblès, 2014, Chung Ling Soo apparait encore.

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Ce roman complexe est jusqu’ici très intéressant. Il commence par une histoire steampunk, pleine de références aux romans du 19ème siècle, dont les protagonistes sont Martial Canterel – un hommage à Locus Solus de Raymond Roussel, John Shylock Holmes – un peu moins perspicace que son ancêtre, Grimod de la Reynière – le majordome de Holmes – et Miss Sherrington, parmi d’autres personnages pittoresques. En réalité, cette histoire est une mise en abime, car elle est inventée par un autre personnage, Arnaud Ménestre, un ancien fabricant de cigares français dont l’usine a été rachetée par un fabricant de liseuses numériques. J’ai appris que certaines fabriques de cigares, notamment à Cuba où cette tradition est séculaire, permettaient à des lecteurs de lire des romans à haute voix pour aider les ouvriers à rouler les feuilles de tabac. Dans le livre, Arnaud pense que cette pratique a été décisive dans la bataille de Cuba pour son indépendance. Il essaie de perpétuer cette tradition en lisant cette histoire jour après jour aux employés de l’usine de liseuses, dont nous voyons aussi des tranches de vie.

Dans l’histoire inventée par Arnaud, nos héros steampunk essaient de démasquer le voleur du diamant de Lady MacRae. Leur quête les mène au Wood Green Empire à Londres et ils assistent au spectacle de .. Chung Ling Soo. L’histoire est assez similaire à l’accident du vrai Chung Ling Soo, jusqu’au moment où le facétieux Blas de Roblès met des mots moins dignes dans la bouche de son Chung Ling Soo : “Ça a merdé, putain ! Baissez le rideau ! Baissez le rideau, je vous dis ! ”
Puis il y a d’autres différences, Chung Ling Soo meurt immédiatement et s’avère unijambiste. Les personnages pensent qu’il a été assassiné afin de couvrir le vol du diamant. Ils trouvent un message codé sur un ruban, qu’ils enroulent autour de la jambe de bois de Chung Ling Soo afin de le déchiffrer. Ils finissent à bord du Transsibérien…

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