Le Papillon de Noël – Nouvelle

fr-airship(Translated from: here, in English)

Au début, je crus que c’était un papillon de nuit. Dans la vieille bibliothèque poussiéreuse que mon grand-père évitait, l’insecte translucide voletait si vite entre les meubles Second Empire et les toiles d’araignées que je ne pus le toucher. Rassurée par la présence enveloppante des livres anciens et l’odeur familière du vieux cuir, je m’étais installée dans la pièce à la tombée de la nuit pour réviser l’examen de Probabilités et Statistiques qu’il me faudrait passer en janvier à l’université. Après avoir vainement tenté de poursuivre l’évanescent papillon de nuit pendant une demi-heure, je me décidai à rouvrir mes livres de mathématiques et j’oubliai bientôt le fuyant animal.

Mais le soir suivant, assise confortablement dans un moelleux fauteuil cramoisi, je m’apprêtai à saisir mon stylo plume lorsque de pâles ailes apparurent silencieusement devant moi. J’eus la sensation inexplicable qu’il s’agissait bien du même insecte que la veille. Mon grand-père m’avait laissée allumer un feu dans le foyer et les craquements sonores du bois brûlant me parurent soudain menaçants. J’avais peur que le papillon de nuit de vole vers les flammes, mais elles ne semblaient pas l’intéresser. Il préférait visiblement survoler une imposante mappemonde en acajou, comme s’il voulait créer un ouragan au-dessus de ce monde en miniature.

Je laissai tomber mon stylo sur la table et me détachai du profond fauteuil, scrutant les rayonnages jusqu’à ce que je trouve des livres d’entomologie. Je saisis délicatement un lourd volume tapissé de cuir sur son étagère polie et j’y cherchai des références aux papillons de nuit blancs. Mon petit voisin de bibliothèque pouvait-il être un Spilosoma Congrua ? “Spilosoma Congrua, disait le livre. Vol : d’avril à août.” En effet les papillons de nuit n’étaient pas censés voler en hiver, si mes maigres souvenirs de biologie étaient justes, et puis la frêle créature avait l’air plus grosse qu’un papillon de nuit blanc. J’hésitais à demander à mon grand-père mais il commençait à être vraiment tard et je me sentais mal à l’aise à l’idée de lui parler de mon nouvel ami. Je décidai donc de garder le secret. Après tout, l’insecte était visiblement inoffensif.

Pendant que je réfléchissais, il s’était posé sur les roses séchées que j’avais apportées quelques mois plus tôt, alors d’un bordeaux éclatant, et que mon grand-père avait oublié d’arroser. J’étais triste de le voir récolter machinalement  un nectar imaginaire sur les pétales morts, comme s’il savait qu’il n’y avait rien à manger mais ne pouvait pas s’empêcher d’essayer. Je réussis à m’approcher de lui pour le comparer aux images du livre d’entomologie. Il ressemblait plus à un papillon de jour que de nuit, avec ses antennes en forme de clubs de golf étrangement blanches.

Le lendemain, quand je revins juste avant midi, je ne pus l’apercevoir dans la bibliothèque. Aucun papillon ne volait dans la jardin de mon grand-père non plus. A part moi, aucun être ne bougeait près des plantes couvertes de neige, gelées comme des sculptures d’albâtre dans un musée moderniste. Tremblant sous le froid matin de décembre, je pensais que tout resterait figé jusqu’au printemps. J’étais contente de n’avoir rien dit à mon grand-père, car ma tante aurait pu nous entendre et me dire : “Des papillons en hiver, la nuit ? Ai-je besoin d’appeler un psychiatre, ma chère ?” puis elle aurait ri comme si elle plaisantait, mais cela m’aurait piquée au vif malgré tout.

Juste avant Noël, je décidai de veiller. Enfant, j’avais passé plusieurs veilles de Noël à me faufiler hors de ma chambre, pour ensuite doucement et silencieusement descendre les escaliers. Je tournais alors précautionneusement la poignée de porte en laiton ouvragé, afin de pouvoir me cacher derrière le canapé de cuir noir trônant dans la bibliothèque. De là, je pouvais contempler l’âtre, espérant pouvoir espionner un Père Noël magiquement vierge de toute cendre, ses bras couverts des cadeaux qu’il irait déposer dans la salle à manger. Bien évidemment, je m’endormais toujours avant d’avoir pu l’apercevoir. Le matin, je me réveillais dans mon lit et quand je gagnais le salon, ma grand-mère me faisait un clin d’œil.

Cette fois-ci, j’étais suffisamment âgée pour rester dans la bibliothèque tant que je le souhaitais et j’étais bien déterminée à ne pas m’endormir. Mes cours de combinatoire m’assuraient une activité jusqu’à l’aube, quand je pourrais enfin savoir où et comment le papillon d’hiver passait ses journées. Par précaution, j’avais aussi rapporté de la cuisine une énorme théière en porcelaine violette remplie d’un délicieux thé de Ceylan parfumé à la cannelle et aux clous de girofle.

Les ailes laiteuses dansaient déjà au dessus de ma tasse fumante et des formules mathématiques. J’étendis prudemment ma main gauche pour inviter le papillon à s’y poser. S’approchant doucement de ma paume, se laissant apprivoiser prudemment, il se figea sur ma peau, aussi étrangement léger que s’il n’existait pas. Il était si transparent que je crus pouvoir apercevoir mes doigts à travers ses ailes étincelantes, mais il décolla bientôt et se cacha derrière les lourds rideaux de velours.

Je me rassis et me concentrai sur mes études, sirotant le délicieux liquide chaud contenu dans ma tasse et griffonnant sur du papier brouillon. Je jetai un coup d’œil machinal à l’ancienne horloge d’argent terni qui reposait sur le manteau de la cheminée et remarquai avec stupéfaction qu’il était déjà trois heures du matin. “Joyeux Noël, petit papillon blanc”, murmurai-je et il apparut de nouveau, se levant au dessus des aiguilles sonores pour venir affronter le grand miroir vénitien au dessus de la cheminée.

Il eut un air presque horrifié et vola à rebours, chaotiquement. C’était si incompréhensible que je crus m’être trompée : comment un être aussi gracieux pouvait-il effrayer qui ou quoi que ce soit, surtout lui-même ?

Pourtant il continuait à se mouvoir comme au hasard dans la pièce, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la cheminée, horriblement invisible au milieu des flammes dorées. Simultanément, le feu mourut et l’ampoule au plafond se brisa. Seule et totalement aveugle, j’étouffai un cri. Je craignais que mon camarade nocturne n’ait brûlé et que des cendres noir de jais ne soient l’unique vestige de la créature nacrée.

Je me repris rapidement et me cognai contre les meubles alors que j’essayais d’atteindre une lampe. Je crus avoir trouvé l’imposant bureau en chêne et je tâtonnai à la recherche de la lampe d’étude que je savais y trouver. En réalité, j’attrapai les rideaux et la soudaine sensation veloutée, légèrement piquante au bout des doigts, me surprit. J’allais écarter les pans, espérant que la lueur de la nouvelle lune me permettrait de mieux distinguer mon environnement, quand mon minuscule ami s’élança hors du rideau gauche et revint dans la bibliothèque. Stupéfaite, je le regardai pendant ce qu’il me sembla être des heures. Son habituel chatoiement blanc avait laissé la place à une clarté quasi insoutenable, comme si des centaines de lucioles s’étaient réunies pendant une nuit sans lune et sans nuages.

Comment cet être, déjà si improbable, pouvait-il luire d’un éclat fluorescent dans la nuit hivernale ? Je réussis enfin à allumer une lampe alors que l’odeur âcre du foyer se refroidissant remplissait lentement mes poumons. Le papillon atterrit sur le sommet de l’abat-jour. Il était un peu moins brillant et sembla me regarder d’un air quasiment interrogatif, comme s’il se demandait si je pouvais encore l’apprécier après ce que je venais de voir. C’était le cas, et ma curiosité était encore plus attisée qu’avant.

Le manque de sommeil commençait à me faire tourner la tête mais je ne voulais pas manquer l’aube. Je me renfonçai dans le fauteuil et sirotai du thé froid, son goût épicé comme un prélude au festin de Noël que mon grand-père, ma tante et moi partagerions bientôt, pendant lequel ma tante jaserait certainement sur les vacances que mes parents s’offraient sur une île lointaine et ensoleillée. Le petit gardien de la bibliothèque veilla sur moi pendant que je finissais de réviser. Il voletait devant mes paupières à chaque fois que je sentais ma tête tomber de fatigue, puis il se percha sur un accoudoir alors que je choisissais un polar usé sur la rangée la plus proche. Quelques minutes avant l’aube, il s’éleva au-dessus de ma tête, comme pour m’attendre.

Je me levai avec animation, toute ma fatigue s’étant évaporée à l’idée de pouvoir enfin découvrir le refuge diurne du papillon. Une fine lumière commençait à se répandre à travers l’étroite ouverture entre les rideaux épais, tandis que mon papillon d’ivoire volait lentement, presque à contrecœur, vers un mur défraîchi couvert de cadres penchés et hétéroclites, qui avaient dû être accrochés pendant la jeunesse de ma grand-mère.

Je fixai les cadres du regard comme si je les voyais pour la première fois. Ils étaient bien là, maladroitement mis en évidence entre deux herbiers, les papillons épinglés qui me fascinaient et me repoussaient quand j’étais enfant. J’aimais ces choses merveilleusement vives et multicolores, mais j’étais tellement désolée de les voir ainsi sans vie, tués par mon arrière-grand-père un jour d’été bien révolu, ou achetés à de louches chasseurs d’insectes. Toutes ces formes et ces couleurs, réunies artificiellement sur une feuille jaunissante, me rappelaient que le papillon Morpho d’un bleu vif serait bien plus impressionnant s’il parcourait une forêt tropicale, ou que le papillon Paon d’un rouge sophistiqué me rendrait plus heureuse si je pouvais le voir survoler une prairie. En ce moment ils étaient tous désespérément immobiles dans leur cercueil de verre, à l’exception de mon papillon Blanche Neige qui s’approcha de cet étalage morbide pour s’arrêter devant un cadavre d’un noir brillant bordé de jaune, qu’une étiquette d’un bleu passé décrivait comme un “Nymphalis antiopa / Morio”.

Juste avant que le papillon voletant n’ait disparu, absorbé dans le corps immobile, ils se superposèrent brièvement et je pus voir à quel point ils étaient semblables, uniquement différenciés par leurs couleurs contrastées, tels deux pièces d’échec en guerre.

La pièce glaciale commençait à se réchauffer sous le timide soleil de décembre et tous les papillons reposaient, le mort-vivant seulement endormi parmi eux, attendant la nuit. Mais je ne serais plus là car mon train partait à quinze heures, juste après le déjeuner de Noël.

***

Je ne pus oublier mon papillon fantôme quand je repris les cours à l’université. Certaines nuits quand je me perdais dans mes études, je pouvais parfois apercevoir un clignotement du coin de l’œil, mais à chaque fois que je levais la tête je ne voyais que ma petite chambre d’étudiante, dont la fenêtre donnait sur un quartier résidentiel, principalement éclairé par les phares des voitures de passage.

Un nouvel hiver me vit attendre le train qui m’amènerait chez mon grand-père. Je passai la journée entière à espérer que je pourrais voir mon petit spectre volant à nouveau.

C’est pourquoi quand je pus enfin ouvrir la porte de la bibliothèque, un frisson glacé me parcourut l’échine, non pas parce que la pièce avait l’air plus propre qu’elle ne l’avait jamais été depuis des années, mais parce qu’une tâche humide sur le papier peint rayé m’accueillit au lieu du cadre des papillons. Mon grand-père l’avait-il brûlé ? Mon pauvre ami était-il perdu à jamais ? Je n’osai pas poser la question, de peur d’entendre la réponse. J’essayai vainement de l’oublier, évitant alors la bibliothèque.

Quand Noël vint, mon grand-père et ma tante m’attendaient dans la salle à manger, devant des chaussettes de Noël vert et rouge remplies de cadeaux, qui pendaient à côté d’un énorme et scintillant sapin de Noël. Mon grand-père me tendit un paquet rectangulaire. Je le pris avec curiosité, il était lourd et emballé dans une feuille aux motifs d’anges. J’arrachai le papier cadeau, mon cœur battant à tout rompre dans ma poitrine alors que je commençais à deviner ce que j’allais découvrir.

J’avais raison : le papillon noir reposait discrètement au milieu des insectes morts, et je serrai fort le cadre en tentant de réprimer des larmes de joie.

Mon grand-père sourit quand je lui demandai en tremblant par quel miracle il avait su ce que je voulais.

“J’en ai assez des choses mortes”, répondit-il. “Et l’année dernière tu as oublié de ranger les livres d’entomologie que tu avais lus. Alors je me suis dit que ça pourrait te plaire, aussi horribles que ces choses soient à mes yeux.”

J’éclatai alors en sanglot, sous le regard désapprobateur de ma tante. “Tu as toujours eu un grain, ma pauvre fille”, murmura-t-elle. Mais je ne ressentis pas la même amertume que les autres fois. Ce qu’elle pouvait en penser ne m’intéressait pas vraiment, car mon ami était toujours là et n’aurait plus jamais à rester seul dans une pièce froide et vide.

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