Trouvailles Post-Traduction

fr-airship(Article in English here)

Comme disent les Italiens : “Traduttore, traditore” (traducteur, traitre). Je suis assez contente d’être en général ma propre source car je peux adapter mes textes et mes articles à ma façon sans craindre de représailles.

Un mot pour les gouverner tous

En effet, il y a des mots qui ne peuvent pas être traduits directement en un seul mot de l’anglais au français. Dans Kraken de China Miéville (2010), le meilleur ami du héros, Leon, travaille sur un livre appelé “Uncanny Blossom”. Le titre est censé ennuyer les Français, puisque Leon affirme qu’aucun des mots du titre n’est traduisible en français. En effet, “uncanny” se traduit par étrange et inquiétant en même temps, l’ínquiétante étrangeté de Freud. Quant à “blossom”, il s’agit des fleurs d’arbres fruitiers à noyaux, comme “cherry blossom” : fleur de cerisier, et de quelques autres fleurs.

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Un autre mot plus connu pour être difficile à traduire en un mot est “shallow”. L’équivalent français dans certains cas est “superficiel” mais ça ne fonctionne pas pour “shallow water” : “eau peu profonde”.

https://i1.wp.com/capl.washjeff.edu/2/l/5013.jpgHumbold, puis Sapir et Whorf ont dit que notre langue peut affecter la façon dont nous voyons le monde. Dans le roman 1984 de George Orwell (1948), des mots sont progressivement rayés du dictionnaire pour créer la Novlangue et s’assurer que les pensées des gens deviennent aussi politiquement correctes. J’ai d’ailleurs écrit un article sur les liens entre langage et création (en anglais).

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Toutefois, la plupart des mots n’ayant pas d’équivalents directs sont en général heureusement traduisibles en plusieurs mots ou par une périphrase. Leur rareté dans une langue peut être due à des phénomènes culturels, historiques, géographiques, etc., mais aussi à des raisons structurelles (par exemple l’allemand utilise beaucoup de mots composés). Puisque je me concentre ici sur la traduction anglais-français, je vais beaucoup parler de mots anglais ne pouvant pas être traduits simplement en français. Mais évidemment beaucoup de mots d’autres langues n’ont pas non plus d’équivalents en anglais, comme le montre cette liste d’Ella Frances Sanders : http://www.konbini.com/fr/culture/spam-ces-mots-intraduisibles/

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Un autre mot japonais signifiant acheter un livre et ne pas le lire, illustré par Anjana Iyer

Alors que je travaillais sur la traduction de ma nouvelle The Christmas Butterfly de l’anglais au français (le Papillon de Noël), j’ai rencontré des questions similaires. Au début, je décris la bibliothèque comme un amoncellement de “dark cobwebbed Victorian furniture”. Le problème est que “cobwebbed” est intraduisible en un mot (ou même deux), il faut utiliser la périphrase “couvert de toiles d’araignée”. Si j’avais voulu traduire ma phrase mot à mot, le résultat aurait été un peu dense : “des meubles victoriens sombres et couverts de toiles d’araignée”. C’est pourquoi j’ai dû adapter ma phrase. J’ai aussi décidé de ne pas traduire le mot “Victorian” par victorien (de l’époque victorienne) mais d’utiliser un équivalent français, le Second Empire (1852 – 1870).

Un autre problème de vocabulaire m’a occupée : traduire le champ lexical de la cheminée. En anglais, cheminée se dit “chimney” quand elle est sur le toit, mais “fireplace” pour la partie intérieure dans la maison, où se trouve l’âtre… De plus en français on ajoute souvent “de cheminée” pour préciser de quoi on parle : “on the mantelpiece” se traduira par “sur la cheminée” (!), “sur le manteau de cheminée” ou “sur la tablette de cheminée”…

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Chim chimney, chim chimney, chim chim, cher-ee… Mary Poppins, Disney, 1963

L’anglais est aussi bien connu pour la diversité et les nuances apportées par les verbes de la vision : to gaze, to glare, to glance, to stare… Ces mots n’ont pas tous d’équivalents. En anglais, j’avais écrit “I burst into tears at last. My aunt was glaring at me disapprovingly”. Mais To glare veut dire lancer un regard furieux et ça ne rendait pas bien. J’ai donc traduit ces phrases par : “J’éclatai alors en sanglot, sous le regard désapprobateur de ma tante.”

Verbes défectifs

Mais j’ai aussi rencontré un problème bien spécifique en travaillant sur mon papillon de Noël. En effet j’avais écrit : “I dropped my pen on the table and rooted myself out of the deep wing-back chair”, et il me semblait évident de traduire “to root oneself out” par la locution verbale “s’extraire de”. Mais comme en anglais j’utilisais le prétérit, en français j’avais décidé d’utiliser le passé simple. Naïvement, j’ai donc écrit “je m’extrayai du profond fauteuil”. A ma grande surprise, le correcteur d’orthographe me dit que “extrayai” n’est pas français. Pardon ? J’ai essayé avec d’autres logiciels mais extrayai était souligné en rouge à chaque fois. On me suggérait d’utiliser l’imparfait “extrayais”, mais ça ne m’allait pas du tout ! J’avais besoin du passé (plus si) simple. Avais-je tout faux en grammaire ? Me voilà donc consultant les grammaires en ligne, comme celle-ci. Bizarrement, vous pouvez vous aussi constater que la colonne du passé simple est vide… Quelle inquiétante étrangeté ! Après plus de recherches, ce forum m’indique qu’on ne conjugue pas si facilement “extraire” au passé en français !

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Tous les verbes issus de “traire” comme notre “extraire”, mais encore soustraire, distraire et abstraire ne se conjuguent pas au passé simple, comme le précise cet article détaillé, par manque d’usage. On apprend aussi ici que le verbe clore n’a pas de formes au présent de l’indicatif pour les première et deuxième personnes du pluriel…

J’ai donc dû remplacer “s’extraire” par “se détacher”.

Bonus : Trouvailles autoréférentielles

Puisque j’ai d’abord écrit cet article en anglais, j’ai trouvé amusant d’en répertorier quelques adaptations spécifiques !

Ainsi le titre en anglais est un jeu de mot entre “Post” (article de blog) et “Lost in translation” (perdu à la traduction, littéralement), mais je n’ai pas réussi à trouver d’équivalent en français en temps fini et j’ai écrit “post-traduction”.

Par contre, “unexpected finds” a bien un équivalent unique en français : “trouvailles”, qui est moins guindé que “découvertes”.

Certaines blagues et certains mèmes sont aussi assez difficiles à rendre, ainsi la phrase “one does not simply” fait immédiatement penser au mème sur le seigneur des anneaux mais en français c’est moins évident (c’est pour ça que j’ai laissé l’image de Boromir ! )

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3 thoughts on “Trouvailles Post-Traduction

  1. Un peu de grammar-nazisme ça fait toujours plaisir !
    Ça a réveillé l’officier qui sommeille en moi, j’ai refait une lecture orthographiquement féroce des deux articles. Je me permets parce que tes textes sont suffisamment soignés si bien qu’il n’y a que très peu à redire hormis des détails, et j’adore les détails :

    – Les majuscules : tu les emploies bizarrement, “anglais”, “français”, s’il s’agit de la langue ça s’écrit sans majuscule. Pareil pour victorien en tant qu’adjectif. Peut-être que c’est un effet de style.
    J’ai vu aussi passer un Décembre avec majuscule, alors que dans la version anglaise, december n’est pas ‘capitalized’, à tort.

    – “les grammaires en lignes” -> en ligne, invariable
    – “Trouvaille auto-référentielles” ->Trouvailles autoréférentielles
    – “que mon grand-père avait oubliées d’arroser” -> oublié (aucune raison d’accorder le participe passé ici même si c’est tentant)
    – Je m’éloigne de la grammaire mais je reste dans le rôle totalitaire : je trouve que l’anglicisme “[je] réalisai”, c’est la solution de facilité et c’est vilain.

    Allez j’arrête j’ai déjà rempli mes quotas de grammairien pour l’année à venir !

    1. Merci, j’ai corrigé mes articles !
      A chaque relecture j’ai l’impression de trouver de nouvelles fautes, il faut sans cesse faire les poussières !
      – Les majuscules : parfois j’ai des envolées lyriques… J’ai toujours aimé mettre des majuscules aux noms de mois ou même de jours, je ne sais pas pourquoi.
      – Réaliser : en effet ! Je fais toujours très attention à ne pas écrire “baser” à la place de “fonder” mais je laisse parfois passer quelques anglicismes “faciles”.
      En relisant ma réponse à ton commentaire, j’ai bien évidemment trouvé une faute. Cela me rappelle la loi de Muphry : http://en.wikipedia.org/wiki/Muphry%27s_law

      1. Je connaissais pas la Muphry’s law, au début j’ai lu Murphy (forcément) j’ai failli ne pas cliquer.
        C’est cool cette loi garantit la sécurité de l’emploi aux relecteurs.

        Quand aux majuscules, ça peut être une façon de figer la date. Il y a une figure de style qui s’appelle l’antonomase, mais ça ne colle pas tout à fait. Ou alors ce serait … pour magnifier les références au temps dans tes écrits. Ouais c’est pas mal, perso c’est ce que je répondrais plutôt que d’avouer avoir fait une faute de frappe !

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